Le négationnisme ou la perpétuité du génocide

Publié le par Jules BOYADJIAN

source: AgoraVox

A la suite du vote par l’Assemblée nationale du projet de loi socialiste pénalisant le négationnisme du génocide arménien, de nombreuses voix se sont élevées pour condamner ce que beaucoup ont pu considérer comme une atteinte intolérable à la liberté d’expression. Depuis le négationnisme de la Shoah a rappelé que la vérité pouvait toujours être contestée invitant pourquoi pas l’horreur à se reproduire, entraînant une reconsidération des lois condamnant les négationnismes, comme celle votée le 12 octobre 2006 par les députés français.

L’anéantissement systématique et planifié d’un peuple, le crime de génocide s’inscrit fondamentalement dans une démarche absolue. Le négationnisme n’est donc pas un excès de zèle, une sorte d’orgueil génocidaire visant à se dédouaner de toute responsabilité et à maintenir fièrement l’innocence de ses prédécesseurs. Au contraire, le génocide est accompli lorsqu’à la destruction physique, le bourreau efface le souvenir de l’existence du peuple exterminé. De génocide il ne put y avoir puisque le peuple n’a jamais existé. Cette amnésie artificielle introduite volontairement dans la mémoire collective s’instaure dès le commencement de l’acte criminel dans le cadre du dessein génocidaire. Un crime contre l’humanité est caractérisé de génocide lorsqu’il ambitionne l’éradication absolue. Le bourreau n’est donc pas coupable en vertu du bilan comptable mais selon ses motivations. Heureusement, car sinon cela instaurerait d’atroces méthodes de hiérarchisation comparatives de l’horreur, aboutissant à estimer que s’il demeure ne serait-ce qu’un survivant, alors il n’y a pas eu génocide. En d’autres termes, le crime de génocide est celui de l’intentionnalité, il répond donc à une philosophie kantienne. Le négationnisme en tant que phase d’aboutissement du génocide cible la mémoire de l’humanité, il repousse donc à l’infini les frontières du temps et de l’espace, consacrant la suprématie du crime. Le déni de génocide, la liquidation par la mémoire s’inscrivent dans un cadre psychologique et intentionnel, sans aucune évolution par rapport à celui du commanditaire. L’effort important d’intropathie que nécessite la démarche négationniste renvoie à une volonté personnelle de s’imposer à soi-même mais également à la collectivité cette amnésie artificielle. En d’autres termes, le négationnisme - de génocides avérés - ne peut être banalisé à une opinion naïve ou bénigne ; il s’agit d’une véritable éthique de conviction, tel que la définit Max Weber, où la dimension politique, sociale et psychologique est pensée et résulte d’un choix prémédité, coupable. La démarche délictuelle ne peut donc souffrir aucune contestation. 

 

Juridiquement, la loi du 29 janvier 2001 reconnaissant le génocide arménien de 1915 est une loi déclarative. Elle n’entraîne aucune condamnation pénale pour quiconque viendrait à s’y opposer. L’absence d’outils juridiques dans l’arsenal législatif français empêche le juge de sanctionner la méconnaissance des termes de ladite loi du 29 janvier 2001, en vertu du principe de la légalité de la peine. Cela signifie que le juge constatant l’acte négationniste et la contradiction avec une loi de la République n’a pas les moyens d’agir. Il s’agit en définitive de la résolution d’une anomalie manifeste du système légal français. En aucun cas, le négationnisme est traité d’une façon particulière, puisqu’il n’y a absolument pas criminalisation mais plutôt pénalisation, avec toutes les conséquences qui en résultent en termes de peine. Le délit intervient pleinement comme une conséquence légitime et légale de la reconnaissance du génocide arménien. D’un point de vue juridique, et strictement juridique, cette loi confère une envergure normative à celle du 29 janvier 2001, rendue nécessaire par son entrave régulière provoquée par la propagande négationniste d’État menée par le gouvernement turc et relayé en France, en Europe et dans le reste du monde par les ambassades et les groupuscules ultranationalistes et paramilitaires tels que les Loups gris.

 

Car le négationnisme du génocide arménien s’est intensifié portant non seulement atteinte à la mémoire humaine mais également à la sécurité nationale. Bouillonnant, le négationnisme glisse inéluctablement vers la violence physique, surtout dans les États comme la France où l’imposture des négateurs ne fait aucun doute. Cette violence, on a pu le retrouver en France au travers du déni du génocide arménien, ainsi que dans certains villages de Pologne, (qui va bien au-delà de quelques conférences). Elle s’est souvent accompagnée de débordements physiques et moraux d’une violence inouïe. A Lyon le 18 mars 2006, où les Loups gris d’Europe s’étaient donnés rendez-vous pour protester contre l’édification d’une stèle commémorative des victimes du génocide arménien (qui sera finalement tagué en turc et en français d’injures nationalistes et négationnistes), comme à Paris le 21 octobre de la même année, où le rassemblement s’était fait cette fois-ci sans demande préfectorale, les excès ont été significatifs et ont à chaque fois créé un trouble à l’ordre public. Pour des raisons morales et sécuritaires, de tels évènements ne peuvent pas être tolérés dans une République telle que la France, censée préserver les droits fondamentaux et les principes du vivre ensemble.

L’argument fort qui s’oppose à la pénalisation du négationnisme est celui de la liberté d’expression. Le droit à la parole. De s’exprimer, de contester, d’instaurer le doute dans la conscience humaine. Pour autant les lois contre le négationnisme sont-elles des lois liberticides ? La liberté d’expression permet-elle de dépasser des conventions collectives, de faire preuve d’un acharnement oral sur un individu ou un groupe ? L’antisémitisme et la xénophobie sont prohibés en France, de même que l’homophobie, est-ce pour autant une atteinte à la liberté d’expression ? En réalité, ne brandir aucune liberté ne peut permettre de s’adonner à tout et n’importe quoi, au risque de porter atteinte à autrui. La liberté d’expression, et la liberté de la presse rentrent dans le champ d’application de la loi et sont donc soumises, selon les principes normatifs élémentaires, à des conventions supérieures qui sont évidemment les traités internationaux et la Constitution. Cette dernière est la norme suprême de l’État. Elle ne peut être outrepassée. Selon la Constitution, la dignité humaine ainsi que le respect du principe d’égalité doivent être respectés. Or, n’affectons-nous pas la dignité de l’humanité entière lorsque nous lui imposons le mensonge sur son existence, que ce soit en tout ou en partie ? Et que dire des rescapés des génocides, puisque heureusement il en existe toujours, lorsqu’on leur raconte que la terreur qui les habite depuis des mois, des années, des décennies, des générations, n’est que foutaise et « version de l’Histoire ». Le négationnisme possède cette puissance, s’acharne sur des victimes déjà profondément rongées par leur histoire personnelle, ôtant le droit d’expression de la souffrance tout en réduisant l’enseignement sur le passé funeste et tragique du peuple concerné à un domaine ésotérique. C’est toujours le cas en Pologne, dans le village de Jedwabne, pour l’Holocauste. Le mensonge haineux du déni de génocide est si puissant qu’il est même susceptible de mettre en danger de mort celui qui tente de le dénoncer comme ce fut le cas en Turquie pour le directeur de l’hebdomadaire bilingue arméno-turc Agos. Aucune haine envers le peuple turc, qu’il chérissait profondément, ne s’échappait de la plume de Hrant Dink, et c’est pourtant d’une rage sans borne, glorifiée par les forces de l’ordre, qu’il fut lâchement exécuté, stoppant par là-même l’espoir de libération de toute une communauté enchaînée par le mensonge d’État, mais aussi l’envol d’une société qui se serait formidablement élevée en acceptant la vérité, l’assumant et le réparant en guise de repentir. 

Enfin les historiens. Pour beaucoup la loi Gayssot et sa version arménienne du 12 octobre 2006 sont des atteintes à la recherche scientifique et imposent une histoire nationale à la France, comme c’était le cas dans les États totalitaires. Tout d’abord l’argumentation tout à fait recevable pour la loi sur la colonisation n’est pas recevable pour les génocides. La loi de 17 février 2005 consistait à émettre un jugement évaluatif, entraînant une distinction arbitraire entre le bien et le mal, ce qui constitue une démarche effectivement autoritaire et contraire aux principes de la République. Un tel amalgame entre lois contre le négationnisme et loi d’évaluation subjective du passé ne peut être réalisé. Cependant, certains continuent de brandir le spectre de l’État autoritaire pour dynamiter ces lois. Alors posons le débat. Les lois condamnant le négationnisme de génocides avérés, car c’est de cela dont il est question (ce n’est pas de la négation d’un larcin dont il s’agit !), s’attaquent-elles à l’action des historiens ? C’est vrai, faut il l’avouer, elles privent des négationnistes tels que Bernard Lewis de répandre l’horreur dans les colonnes du plus grand quotidien français ou encore obligent des imposteurs tels que Robert Faurisson et Georges Thiel à s’exiler pour répandre leur venin. Mais s’attaquent-elles aux historiens de bonne foi ? La réalité, c’est que le génocide arménien comme l’Holocauste sont reconnus par l’extrême majorité des historiens indépendants. Les travaux se multiplient sur les questions mais la qualité de génocide des faits n’est jamais remise en cause. Parfois, le nombre de morts vacille, de nouveaux procédés d’extermination sont révélés, des nouvelles preuves sont apportées, mais en aucun cas les fondements génocidaires de l’œuvre ne sont remis en cause. D’ailleurs, depuis que la loi Gayssot fut adoptée par la République française le 13 juillet 1990, les recherches sur la Shoah se sont-elles arrêtées, exprimant un sentiment de menace de la part de la communauté des historiens ? En aucun cas. Leurs auteurs ont-ils été arrêtés pour négationnisme ? Non plus. En définitive ce sont les faussaires de l’Histoire qui sont démasqués par l’intermédiaire de cette loi donnant une plus grande légitimité à ceux qui continuent de produire, de s’interroger et de faire la lumière sur les dernières zones d’ombre de ces crimes absolus. Ils répondent tous à certaines caractéristiques communes, tant dans l’extermination physique que dans la démarche négationniste qui l’accompagne, au point que Bernard Henri-Lévy déclarait le 17 janvier 2007 à la Mutualité : « Ce génocide arménien, ce premier génocide, le fut - "premier" - à tous les sens du terme : un génocide exemplaire et presque séminal ; un génocide banc d’essai ; un laboratoire du génocide considéré comme tel par les nazis. »  

 

Alors bien sûr, la situation pose d’elle-même quelques interrogations fondamentales. C’est vrai, la négation de la Shoah en ce qu’elle puise d’antisémitisme toujours ambiant dans nos sociétés, et celle du génocide arménieng à l’heure où la Turquie entreprend une offensive négationniste sans précédent en Europe, représentaient un véritable danger pour la mémoire nationale. Il a donc fallu agir dans l’urgence, pourrait-on dire (même si cela intervient seulement 92 ans après les faits pour le génocide arménien) et pénaliser ces négationnismes. On pourrait toutefois espérer qu’une loi condamnant la négation des quelques autres génocides de l’Histoire puisse être condamnée au même titre que celles concernant la Shoah et le génocide arménien, non seulement par la France, mais surtout à une échelle européenne. L’Europe politique, terre de paix et de fraternité entre les peuples, fondée sur la réconciliation franco-allemande et sur la révélation de l’horreur de l’Holocauste, ne peut accepter en son sein la présence d’États développant une politique négationniste hyperactive telle que la Turquie. Pareillement, elle ne peut tolérer la propagation de la démarche génocidaire dans ses frontières par l’intermédiaire du négationnisme. En ce qui concerne la Shoah et bientôt le génocide Arménien, la France est devenue une terre de paix.

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