Hrant Dink : une victime du négationnisme du Génocide arménien

Publié le par Jules BOYADJIAN

Ils savent mais ne peuvent pas parler. Il était un véritable espoir, celui de toute une communauté surveillée, bâillonnée et contrainte de mentir consciemment sur son propre passé, de faire semblant, d’acquiescer lorsque ces mensonges étaient véhiculés dans la société. La fierté, pour eux, en langue turque ou arménienne, cela n’existait pas et n’aurait peut être jamais existé si Hrant Dink n’avait pas combattu la raison d’Etat d’un régime négationniste et génocidaire. Mais voilà, « la colombe de la paix » comme l’appelle toujours son avocate Fethiye Cetin, son complice dans son combat face à l’autoritarisme d’un Etat qui disposait de la justice, pour imposer au nom de l’identité turque, son négationnisme concernant le Génocide arménien, cette colombe fut exécutée sèchement alors qu’elle s’élevait entraînant avec elle toute une société assommée par le mensonge d’Etat. Ni les condamnations en vertu de ce fameux article 301 du Code pénal turc, ni les menaces répétées de toute part, y compris des plus hautes sphères du régime, ne l’avaient fait tressaillir, dans sa marche vers la vérité. Quatre-vingt douze ans que la Question arménienne n’était pas réapparue en Turquie, quatre-vingt douze ans que le mensonge se perpétuait de générations en générations et que les survivants arméniens de Turquie, terrorisées par le régime se soumettaient sans contestation. Or le problème se posait à nouveau : si la réalité commençait à être déballée sur la place publique en Turquie, alors c’est toute la politique négationniste à l’échelle internationale menée depuis le Génocide qui pourrait être fatalement affectée. De même que le Génocide arménien a résolu la question arménienne pour quatre-vingt douze ans, en 1915, l’exécution de Hrant Dink a laissé quelques années de répit au régime. 

 

Depuis l’assassinat politique dont fut victime Hrant Dink et ses funérailles de grandes ampleurs dont il fut honoré, les appels à la normalisation des relations entre les populations arméniennes et turques se multiplient, surtout de part et d’autres du Bosphore. Habilement, les dirigeants turcs et les journalistes au service du gouvernement, accablent les nationalistes et vident toute la substance négationniste de ce crime, pour conserver comme motivation uniquement l’arménophobie des nationalistes. Au nom de la mémoire de Hrant Dink, il faudrait donc faire table rase du passé, oublié ce je ne sais quoi de 1915 – qui n’a évidemment en réalité jamais existé – et se corrompre dans une réconciliation en forme de baiser de la mort pour le peuple arménien, toujours hanté par ces fameux évènements de 1915 que certains voudraient à tout prix voir disparaître. Quelle ironie d’un combattant, Hrant Dink, qui aura mis sa vie au service de la vérité sur le Génocide arménien, et dont la mort aura justement permis aux négationnistes de faire oublier la question du génocide, soi-disant au nom de la réconciliation.  Mais quelle réconciliation peut durablement et honnêtement intervenir lorsqu’elle se fonde sur une amnésie suprême, celle d’un Génocide ? Au contraire le pacifisme est la conséquence de la victoire du droit, issu de la consécration de la justice, portée par une opinion éclairée par la vérité au détriment de l’autocratisme étouffant d’un régime patrimonial. En d’autres termes seule la justice au sujet des évènements de 1915, impliquant la reconnaissance internationale y compris par la Turquie, du Génocide arménien, et des réparations en vertu du préjudice psychologique, social et politique dont souffre en permanence les victimes du négationnisme, descendants des survivants du 1915, pourra permettre une réconciliation seine et des relations fraternelles entres ces peuples au même titre qu’a pu intervenir la réconciliation judéo-allemande.

 

Imaginons que les héritiers du régime nazi n’est pas reconnu le drame de l’Holocauste, imaginons que Willy Brandt n’est pas imploré le pardon de tout un peuple à Auschwitz ou ne se soit pas agenouillé aux Ghettos de Varsovie, imaginons que le peuple juif vive dans la peur ne serait-ce que d’évoquer les chambres à gaz, et que malgré ça, l’Allemagne lui propose d’accepter la « noble » main tendue de la réconciliation. Imaginons et vérifions si nous ne nous trompons pas, puisque c’est aujourd’hui la terrible proposition qui est faite au peuple arménien.  

Publié dans Négationnisme

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