Justice ou Realpolitik?

Publié le par Jules BOYADJIAN

C'est arrivé. Le chef de l'Armée de terre turque l'a annoncé hier: "Les relations dans le domaine militaire avec la France ont été suspendues." Et les menaces proférées par le gouvernement turc se sont transformées en réalités politiques. Pour autant est-il temps de renoncer?

 

Bien évidemment que non. Tout d'abord parce que ce n'est pas à la Realpolitik, aux considérations militaires et aux dispositions économiques de destabiliser l'examen d'un loi dont la porté  est avant tout juridique. Ensuite parce que cela signifierait que la France est prête à dealer  des relations diplomatiques (avec les conséquences économiques qui en découlent) contre sa conception des Droits de l'Homme qui l'a poussée à adopter une loi le 12 octobre 2006, visant à condamner pénalement le négationnisme du génocide arménien. Si tel était le cas cela signifierait que la France serait prête à instrumentaliser la justice, dans son sens le plus noble, au profit d'intérêts conjoncturels fondés sur la coopération militaro-économique. Si tel était le cas, la France ne serait plus le berceau des Droits de l'Homme, la France ne serait plus porteur de l'idéal républicain, la France ne serait tout simplement plus la France.

 

Toutefois, admettons que la France puisse s'adonner à de telles pervertions de ses principes les plus élémentaires, obtenues après des siècles de luttes - faut-il le rappeler - et prometteur d'un véritable avenir d'épnouissement de l'Humanité. Admettons que la France soit inquiète au point de réfléchir à l'éventualité de reculer sur un texte dont elle connaît les vertus de paix civile et de protection de la mémoire. Admettons que la France hésite, doute et soit finalement (chose étonnante!) terriblement sensible aux pressions turques. Au delà de se méprendre à marchander la justice, cela serait en tout point ridicule. En effet le même type de menace avait été manifesté par le gouvernement turc lorsque la France avait reconnu le génocide arménien par la loi du 29 janvier 2001... et parallèlement les échanges commerciaux entre la France et la Turquie ont progressé de 32% en 2002. Mais cette fois-ci les menaces ont été concrètement mises à exécution.

Bluff, duperie, tromperie! Il ne s'agit en réalité que d'un effet d'annonce afin de temporiser pour que cette loi ne soit pas examinée avant la fin de la légilsature c'est à dire en juin 2007. Cette manoeuvre a donc pour but de gagner du temps afin de contraindre le Parlement à renouveler toute la procédure légilsative. La meilleur façon de mettre un terme à ces manoeuvres de destabilisation est donc de mettre ce texte au plus vite à l'ordre du jour du Sénat. Plus vite cette question sera traitée et plus vite les pressions et menaces turques seront atténuées, car le gouvernement d'Anakara peut certes réaliser des annonces afin de semer le trouble dans les esprits des députés français, mais ne peut en aucun cas tenir de tels engagements sur le long terme.

Ce qui semble le plus attristant dans ces démarches, c'est qu'elle témoigne de la farouche volonté du gouvernement turc de ne pas regarder objectivement son passé et de perpétuer hors de ses frontières le déni du génocide arménien. Le machiavélisme des relations internationales où la Justice passe au second plan au profit de la Realpolitik est malheureusement un constat régulié. Par contre le véritable enseignement de cette ultimatum réalisé par le gouvernement d'Ankara, c'est que force nous est de constater que la Turquie n'a pas progressé sur cette question et s'entête encore et encore, à tout entreprendre pour dans le cadre de son négationnisme hyperactif du génocide arménien.

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Jules 28/11/2006 19:54

Tout à fait, Thadé. Il est vrai que dans les véritables démocracies c'est le chef d'Etat ou de gouvernement, ou a la rigueur, le Ministre chargé des Affaires Etrangères, qui se charge de ce type de déclaration diplomatique. Et quand bien même, certains diront, que cela était pour affaiblir la porté de la déclaration, ou préserver l'entente qui existe entre le Président Chirac et son homologue turc Erdogan, il n'en demeure pas moins qu'il s'agit d'une déclaration d'Etat, réalisée par un militaire.
 
Je souscris pleinement aux propos de Thadé, je tiens à émettre une interrogation. Si les dirigeants Européens exigent (à juste titre!), le retrait de l'Armée du pouvoir - ce qui sera déjà une grande performance - ne risque-t-on pas de voir ressurgir les islamistes au pouvoir?
En d'autres termes, le chemin vers la démocratie en Turquie n'est-il pas plus long que ce qu'il n'y paraît...?

Thadé 28/11/2006 19:30

Un autre point qui me semble révélateur est le suivant :
Pourquoi est-ce le général responsable de l'armée de Terre, qui est un responsable militaire, qui a fait cette déclaration et non un responsable politique ?
En effet, dans un pays démocratique, seul un responsable politique responsable devant ceux qui l'ont élu, des décisions qu'il prend est à même d'engager une mesure telle que celle-ci.
En Turquie, c'est un responsable militaire.
Pourquoi ? Tout simplement parceque l'armée jouit, en Turquie, d'une influence, pour ne pas dire une main mise sur le pouvoir politique bien plus grande que ce qu'elle devrait être.
Voici encore un point sur lequel la Turquie a bien des progrès à faire dans la perspective de son éventuelle adhésion à l'Union Européenne.
PS : ce commentaire ne m'est pas venu tout de suite. Il m'a été inspiré par un article d'un journaliste turc traduit et publié dans Courrier international, et il m'a parut interessant de le partager.