Mercredi 21 mars 2007

 

L'Armenian National Committee of America, qui défend les intérêts de la communauté Arménienne des Etats-Unis, ainsi que la Genocide Intervention Networik se mobilisent en soutien de ses causes communes qui subissent pour l'une, un mépris intolérable et pour l'autre un campagne négationniste active qui dure depuis plus de quatre-vingt-dix ans. En effet, la Turquie oeuvre avec volonté politique en déboursant des milliards de dollars pour s'opposer à la reconnaissance internationale du Génocide Arménien, quant au gouvernement de Khartoum, il profite du chantier international en matpère de Droit international pour empêcher le déploiement de forces internationales de la paix au Sud-Soudan.

 

Conscient de cette situation difficile, où la Realpolitik joue un rôle trop important, ces deux organisations non gouvernementales ont décidé de se mobiliser, les 22 et 23 mars pour deux journée au Capitole, le Congrès américain, où réceptions et réunions s'enchaîneront afin d'informer et sensibiliser les Parlementaires américains sur le nécessité d'agir en la matière.

Concrêtement, les enjeux sont représentés par 4 textes parlementaires.

Tout d'abord the Targeted Darfur Divestment Legislation (connu sous le nom de code S.831) est un texte de loi qui a vocation à stopper toutes les subventions et autres investissements dans des compagnies américaines ou étrangères, qui participeraient directement ou indirectement aux massacres des populations du Darfour. Toujours concernant cette question, ces deux organisations oeuvreront pour the Increased Funding for Darfur Peacekkeping. Cette proposition qui s'inscrit dans le budget américain et qui n'a pas été encore officiellement présenté (ce qui explique l'absence de code) défend une plus grosse allocation de fonds américains envers les organismes promouvant la paix au Darfour. Initialement de $ 50 000 000, l'objectif serait de tripler ces fonds pour les faire parvenir à $ 150 000 000.

Concernant la question arménienne cse sera bien évidemment The Armenian Genocide Resolution au Sénat et à la Chambre des Représentants qui sera au coeur des propos. Ces Résolutions (H.Res 106 pour la Chambre basse, et S.Res.106 pour la Chambre haute) ont une véritable chance d'aboutir malgré la campagne de pressions industrielles, économiques et diplomatiques acharnées menées depuis le début de l'année par le gouvernement turc.

Les 435 Représentants à la Chambre et les 100 Sénateurs Américains, seront rencontrés par les équipes de l'Armenian National Committee of America et de the Genocide Intervention Network, pour arriver à cet object, dans ces deux seules journées du 22 et 23 mars.

Il s'agit sans ambivalence d'un évènement à ne pas manquer dans le cadre de la lutte contre les Génocides, des centaines de personnes sont d'ores et déjà attendu pour cet évènement.

Par Jules BOYADJIAN - Publié dans : Génocides
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Mercredi 21 mars 2007

Dans le Cadre du grand Meeting organisé à la Maison de la Mutualité à Paris, le 20 mars 2007, où ce sont entre autres engagées Francois Bayrou et Ségolène Royal candidats à l’élection présidentielle, c’est le Président sortant, Jacques Chirac, qui au travers du grand philosophe Bernard Henri-Lévy s’est exprimé avec force, appelant même à des sanctions internationales si le Soudan n’honorait pas ses engagements auprès de l’Organisation des Nations Unies.

 

 

 

Message, du Président Chirac, prononcé par Bernard Henri-Lévy


Paris, Maison de la Mutualité, le 20 mars 2007

Mesdames et messieurs, cher amis,

C'est l'honneur et le devoir de la France de s'engager chaque fois que les valeurs universelles sont menacées, chaque fois que l'intolérable se produit. Vous incarnez cette vocation de vigilance et de fraternité. Je salue les responsables d'ONG, les citoyens et les intellectuels rassemblés ici pour le Darfour.


Ce soir, je suis avec vous par le cœur car ce combat est le nôtre. En 1995 déjà, je refusais qu'on se résigne à l'épuration ethnique en Bosnie. Et le sursaut de la France a permis que s'enclenche une logique de paix.


Au nom de cette idée de l'humanité, je me bats pour que cesse l'effroyable tragédie du Darfour.


Le rapport de Mme Jody Williams établit l'évidence face à tous ceux qui voudraient la nier. Près de deux cents mille morts. Des millions de personnes chassées de leur foyer, persécutées, déplacées et réfugiées. Et combien de villages pillés, brûlés, dévastés ? La situation empire. La France exige que toutes les conséquences en soient tirées.


Dès 2004, elle a mobilisé ses moyens militaires pour que les réfugiés reçoivent secours et protection. Elle a mobilisé l'Union européenne. Elle a agi pour que le Conseil de sécurité sanctionne ceux qui violent les droits de l'Homme et pour qu'il saisisse la Cour pénale internationale.


Il est capital que les coupables des exactions sachent qu'il n'y aura pas d'impunité. Que le monde les tiendra responsables des crimes perpétrés contre leurs propres frères, d'un crime contre l'humanité.


Les Africains se sont engagés pour la paix au Darfour. Je salue leurs efforts et la détermination de l'Afrique à se battre pour la dignité humaine. Il faut l'appuyer.


Le Conseil de sécurité a décidé le déploiement d'une force qui va l'épauler, aider à la protection des réfugiés, au respect du droit et à la stabilisation de la région.


Une nouvelle fois, j'appelle le Gouvernement du Soudan, et tous les belligérants, à respecter les accords de paix. A juguler les milices qui sèment la terreur. A protéger les populations civiles.


Aujourd'hui, alors que la situation humanitaire continue à empirer, je ressens comme vous le besoin d'un mouvement international plus puissant encore.


Nous ne pouvons pas rester silencieux devant une des grandes tragédies humanitaires de notre temps. Nous ne pouvons pas oublier les leçons des génocides et des crimes contre l'humanité du 20ème siècle, qui hantent nos consciences. Nous ne pouvons pas accepter que la mondialisation, ce soit des frontières ouvertes à tout, sauf à la justice et à la morale.


Il faut venir en aide aux populations et assumer cette responsabilité de protéger que l'ONU a consacrée en droit international, à la demande de la France. Il faut que les Soudanais entendent la voix de la communauté internationale.


La France ne relâchera pas son effort diplomatique, mais elle ne se satisfera pas de mots ! Je le dis solennellement : si les exactions se poursuivent, si la parole n'est pas respectée, le Conseil de sécurité n'aura pas d'autre choix que d'adopter des sanctions. Déjà, nous y travaillons. Et tout doit être fait pour que la force de l'ONU et de l'Union africaine puisse se déployer au Darfour.


Mesdames et messieurs,


Il en va du sort et de la vie de centaines de milliers de femmes, d'hommes et d'enfants.


Il en va de la stabilité de l'Afrique, un continent qui doit pouvoir consacrer toutes ses forces au développement !


Il en va de l'honneur de la communauté internationale qui ne peut pas rester inerte quand l'essentiel est en jeu.


Par votre action sur le terrain, et, ce soir, par votre mobilisation, vous exprimez cette conscience universelle qui doit se porter aux côtés des plus vulnérables au nom de la fraternité universelle dont nous sommes les héritiers et les défenseurs.

Je vous remercie.

Par Jules BOYADJIAN - Publié dans : Crimes contre l'Humanité
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Lundi 12 mars 2007

Le Dauphiné du 11 mars 2007

Arménie 1915 : l’oubli. Darfour 2007 : l’indifférence. Pour la FRA “Nor Seround” (“Nouvelle génération”  mouvement de jeunesse socialiste arménien), il n’y a pas de différence entre le premier génocide du XXè siècle et les exactions commises depuis maintenant quatre ans dans cette région de l’Ouest du Soudan, qualifiées de crimes contre l’humanité par l’ONU : Les mêmes et atroces scènes de villages incendiés, de pillages, de viols, d’assassinats, de populations déplacées sur fond de famine. 

 

“L’analogie parfaire des crimes”    

Le tout dans le silence assourdissant de la communauté internationale prose dans un faisceau d’intérêts contradictoires. Une attitude qu’entend stigmatiser Jules Boyadjian délégué national aux relations extérieures de la “FRA Nor Seround” : « Du génocide arménien de 1915 à nos jours quel avenir pour le Darfour ? Une interrogation qui peut paraître suspecte, presque sans fondement, tant la culture, le temps et l’espace diffèrent. Et pourtant, la destinée des peuples est la même. […]. Cette région vit depuis 2003 une intensification de la violence préméditée dont la nature génocidaire semble difficilement contestable. Ce qui frappe, c’est l’analogie parfaite de ces crimes […] la négation outrageuse des événement. […]. Les générations éclairées par la démocratie, censées défendre une conception humaniste et fraternelle des peuples, ne peuvent rester insensibles à cette souffrance. […].

Les leçons du passé   

« Ce silence presque complice ne peut plus être toléré. […]. Les démocraties doivent faire leur travail de mémoire, reconnaître et réparer les génocides passés, combattre les bourreaux d’aujourd’hui. Car les démons de demain apparaîtront si l’on ne condamne pas fermement leurs ancêtres. […] Si les peuples n’ont pas retenu les enseignements de 1915, Hitler, a étudié le cas arménien au point de s’en inspirer pour abattre sa fureur antisémite sur le peuple juif. De même on peut se demander si le gouvernement de Khartoum agirait avec si peu de retenu sur les populations du Darfour, si les instances internationales étaient intervenues pour mettre un terme à l’extermination des Tutsis du Rwanda. […] »

“Inquiet du devenir de l’humanité”

 

Pour “éveiller les consciences sur cette terrible tragédie humaine” et aborder sans tabou “un thème universaliste au cœur des préoccupations des générations inquiètes du devenir de l’humanité”, le “Nor Seround” réunira mardi prochain quelques uns des plus éminents spécialistes de la question pour une conférence autour du thème : “Du Génocide Arménien de 1915, à nos jours, quel avenir pour le Darfour”. Interviendront ainsi après Maria Markarian (Présidente du “Nor Seround” Valence) et Arménien Seropyan (Porte-parole du bureau national du mouvement) le docteur Jacky Mamou, Président du Collectif Urgence Darfour, ex-président de Médecins du monde, et Yves Ternon, docteur en histoire à la Sorbonne, auteur de nombreux ouvrages sur l’holocauste et l’étude comparées de génocides.

Par Jules BOYADJIAN - Publié dans : Génocides
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Lundi 12 mars 2007

Par Bernard Henri-Lévy

Source: Le Monde

C'est un pick-up Toyota, sans vitres ni plaque d'immatriculation. Il est venu me prendre, à la tombée de la nuit, à Bahaï, la dernière ville du Tchad avant l'entrée au Darfour. Et il s'est arrêté, pour ne pas embarrasser les humanitaires qui m'hébergent, une centaine de mètres plus loin, devant le baraquement poussiéreux qui fait office de poste de police. Il y a là Otman, le chauffeur, très jeune. Quatre hommes armés, sur la plate-forme arrière, juchés sur des ballots de pain et encapuchonnés dans de longs turbans sans couleur. Et il y a là un cinquième homme, leur commandant, qui parle quelques mots d'anglais et, sans préambule, dans l'obscurité, me tend son téléphone satellite Thuraya. Au bout de la ligne, Abdul Wahid Al-Nour, le patron de la Sudan Liberation Army (SLA) avec laquelle je suis en contact depuis Paris et qui est l'une des deux armées rebelles à avoir refusé, il y a un an, les accords de paix d'Abuja. "Pardon pour le retard, commence-t-il d'une voix rendue presque inaudible par l'écho de la tempête de sable qui souffle depuis le matin. Mais nos téléphones sont écoutés. Le corridor que nous avions prévu pour votre passage a été coupé, hier, par une colonne de 4 000 janjawids. Il a fallu en imaginer un autre. Vous comprenez ?" Je comprends, oui. Mais les janjawids ici... Les terribles miliciens à cheval du régime islamiste de Khartoum venant semer la terreur jusque dans cette zone, au nord de la frontière, dont on m'avait dit, à N'Djamena, qu'elle était gagnée à la cause de la guérilla... C'est une première information.  

 

 

Un bref arrêt, avant de partir, près d'une hutte de chaume où sont entreposés des fûts d'essence que des enfants chargent, en silence, à l'arrière du pick-up. Un autre, un peu plus loin, toujours côté tchadien, dans une case, invisible depuis la piste tant elle est ensablée, où nous prenons des couvertures. Et en avant vers le Soudan, province du Darfour, où nous roulons à toute allure, souvent phares éteints, dans un désert de cailloux, de ronces, de sable durci par le gel, d'arbres morts qu'Otman évite, chaque fois, en braquant à la dernière seconde. Il fait froid. Cela secoue. A tour de rôle, avec le photographe Alexis Duclos, nous prenons place à l'avant, près du chauffeur, où l'on voit mieux venir les cahots. Les hommes, à l'arrière, fument ou somnolent, la kalachnikov entre les genoux. De temps en temps, sans raison apparente, l'un d'eux se fige et se met aux aguets. Un autre tire sur une antilope et se fait engueuler parce qu'il gaspille une cartouche.  

 

 

Très vite enfin, après que la tempête s'est calmée et que la lune s'est dégagée, on distingue les premières traces de villages brûlés que la terre a commencé d'absorber. Ces cercles de suie noire... Ces tas de branchages et d'épineux jetés sur les charniers tels d'humbles mausolées... Ce seront, cette nuit-là, les seules traces de présence humaine sur cette terre désolée : comme si, dans cette partie nord du Darfour, l'entreprise de purification ethnique qui est le noeud de l'affaire et oppose les cavaliers "arabes" aux tribus "noires" Zagawha, Tunjour et Fur était en passe de réussir... 

 

 

Il fut un temps où les guerres se livraient de part et d'autre d'une ligne de front avec ennemi clairement identifié, territoire à prendre ou défendre, escarmouches. Il y eut le temps, ensuite, des guérillas qui tenaient la campagne tandis que les gouvernementaux se concentraient sur les villes et les grands axes. Au Darfour tel que je le découvre, il n'y a pas de ville. Pas d'axes, grands ni petits. Il n'y a même pas de check points, ces marqueurs minimum de l'espace qui disent un peu où l'on se trouve. Juste le désert. Juste des armées fantômes qui se frôlent et se contournent. A commencer par notre unité qui, toutes les demi-heures environ, fait halte.  

 

 

Otman, alors, branche son téléphone. Déploie sa petite antenne et cherche le satellite comme un sourcier le puits. S'ensuit une courte conversation avec d'invisibles éclaireurs. Et selon ce qu'on lui dit, selon la présence ou non de janjawids ou, dans la zone de Jebel Moun, de combattants du JEM (Mouvement pour la justice et l'égalité), le mouvement de guérilla rival, il repart, revient sur ses pas, oblique ou même, à deux reprises, s'arrête. Les hommes, alors, descendent. Etendent une natte à même la caillasse. Et s'endorment là, aussitôt, enroulés dans des couvertures, en attendant qu'un nouvel appel vienne dire que le danger est passé. Nous roulons ainsi quatorze heures. L'équivalent de 400 km. Et c'est le lendemain, vers midi, que nous arrivons à Amarai où nous accueille, entouré des sages en robe blanche, un mince et élégant personnage, vêtu d'un anorak bleu passé sur un pantalon militaire : le patron politique de la zone, Mustafa Adam Ahmadai, dit Rocco - son nom de code à l'époque, bien avant la guerre, où il était un officier de haut rang dans les services de renseignement du Soudan.  

 

 

Amarai est une zone libérée où se sont regroupés les rescapés des massacres des villages voisins. Le scénario est toujours le même et recoupe celui des réfugiés que j'ai, avec François Zimeray et la mission française de Urgence Darfour, interrogés, les jours précédents, dans les camps tchadiens de Goz Beida. Les janjawids arrivent, généralement, à l'aube. Ils jettent des torches dans les huttes. Défoncent, à coups de masse, les hautes jarres de terre cuite qui laissent échapper, puis s'enflammer, des flots de mil ou de sorgho. Ils tournent autour des brasiers, avec des hurlements terribles. Ils arrachent les enfants des bras des mères pour les jeter vivants dans la fournaise. Ils violent les femmes, les battent, les éventrent. Ils rassemblent les hommes et les achèvent à la mitrailleuse. Et, quand enfin tout a brûlé, quand il ne reste du village que des ruines éparses et fumantes, ils regroupent les bêtes apeurées et les emmènent vers le Soudan. Mes témoins ont un nom. C'est Hadja Abdelaziz, 30 ans, 6 enfants, dont 2 qui ont péri dans l'attaque du village de Khortial. C'est Fatmah Moussa Nour, 28 ans, qui a perdu, elle, son mari, dans le bombardement, en octobre, de Beirmazza. Ce sont des femmes et des hommes ordinaires dont les récits vient s'ajouter à ceux que recueillent, depuis quatre ans, les organisations de défense des droits de l'homme. Avec, néanmoins, deux variantes importantes.  

 

 

Le fait, d'abord, que ces colonnes infernales que Khartoum nous présente comme des hordes de bandits, échappant à tout contrôle et, en tout cas, au sien, sont toujours encadrées par des officiers de l'armée régulière soudanaise. Il y avait, me dit Rocco, des Soudanais à Tawila où l'on compta, en février 2004, 67 morts, 93 femmes violées et plus de 5 000 déplacés. Il y avait des Soudanais à Hashabba, un peu plus haut, où il n'y a pas eu de morts car un bataillon de la SLA a pu évacuer à temps les civils. "Et quant à Deissa... Venez, allons à Deissa, vous allez voir de vos yeux..." 

 

 

Deissa est, 15 km plus à l'est, un autre village fraîchement brûlé où nous allons à trois pick-up et où un rescapé, l'oeil dilaté par l'effroi tandis qu'il erre, avec nous, entre les débris calcinés de ce qui fut sa maison, raconte comment les janjawids sont venus deux fois. Une fois pour crever les greniers à mil, incendier les huttes et la mosquée, tuer. Et puis une seconde fois pour casser l'école qui était, elle, construite en dur. "Eh bien, les deux fois, murmure-t-il, c'est un capitaine venu de Khartoum qui dirigeait l'opération... Les enquêteurs de la Cour internationale peuvent venir, s'ils le souhaitent ! On leur donnera les évidences !" L'image du janjawid, ce "cavalier de l'apocalypse" dont on a tant parlé, serait-elle un cliché trop commode ? Et serait-ce le Soudan intégriste, islamiste, raciste, qui se cache derrière le cliché ?  

 

 

Et puis la seconde variante c'est que ces cavaliers semblent, à bien y regarder, plus "mécanisés" qu'on ne le dit. Ici, par exemple, à Deissa : quand ils sont revenus, la deuxième fois, pour l'école, ce n'est ni à cheval ni à dos de chameau mais avec un canon monté sur un véhicule transport de troupes qui a pilonné les salles de classe. Ou bien ici, à Khour-Syal, 8 km plus à l'ouest : ce cratère immense qu'a fait, le 23 janvier, au mépris des interdictions de survol décrétées par la communauté internationale, la bombe d'un Antonov ; on est loin, à nouveau, du janjawid arrivé à dos de chameau.  

 

 

Ou bien encore là, sous l'arbre à palabres, ce camion vert olive dans la carcasse duquel jouent des gamins et qu'une compagnie d'élite du SLA a pris, de vive force, le 18 janvier, à mi-chemin de Djebel Marra : "Regardez-le, ce camion, me dit Rocco ; photographiez bien la marque, Giad ; et la plaque d'immatriculation, soudanaise ; c'est un camion droit sorti d'une usine d'assemblage que le président Al-Bechir a inaugurée, il y a sept ans, près de Khartoum, avec, entre autres, vous, les Français." Autre mythe, alors ? Autre cliché que celui de cette guerre longue mais rudimentaire, et de basse intensité, menée par d'obscures tribus vidant des querelles sans âge ? Là, en tout cas, j'en témoigne : l'attirail, l'armada, les gros moyens, l'odeur, de la guerre chaude et du crime contre l'humanité à grande échelle - tout y est. 

 

 

Rocco, maintenant, est avec ses commandants qu'il me présente un à un, sous un auvent de toile, à Beirmazza, 60 km au nord d'Amarai. Il y a là Mohamed Abdorahman, dit le Tigre, à cause de sa vaillance et aussi, me dit-on, de la rapidité de félin avec laquelle il assure la liaison entre les fronts. Nimeiry, l'intellectuel, qui porte un turban beige, roulé serré sur le front, à la façon des Afghans. Il y a là le jovial Mohamed Adam Abdulsalam que l'on appelle Général Tarada, littéralement "général cent sous", ou "gagne petit", parce qu'il passait, dans le civil, pour particulièrement nul en affaires alors que, dans la guerre, il se révèle un stratège de génie. N'est-ce pas lui qui, dans la zone de Korma, après les tueries de l'été dernier où près d'une centaine de villageois ont été assassinés, a réussi, avec 30 hommes, à reconquérir Hillat Hashab et Dalil ? Lui qui, dans la même zone, il y a quelques semaines, a pris quatre véhicules à une colonne de combattants de l'ALS (MM), l'armée rivale de Mini Minawi, signataire des accords de paix d'Abuja et ralliée, donc, à Khartoum ? Et lui encore qui, déjà, en février 2003, conçut l'attaque d'Al-Fasher, capitale du Darfour, qui fut le prétexte du gouvernement pour déclencher sa guerre totale ?

 

 

"Ne vous fiez pas à son air de nounours, me dit Rocco en souriant. Ce que je vous dis là est documenté. C'est notre meilleur commandant. Al-Béchir donnerait tout son or pour avoir sa tête ou le retourner."

Nous sommes, dans la zone de Beirmazza toujours, au milieu d'un cirque de pierre où s'entraînent, sous un soleil accablant, les hommes de Rocco et Tarada. Les exercices du jour sont des exercices de discipline. Et il y a là une centaine d'hommes, petits paysans hirsutes et glabres, qui sont descendus des villages et à qui l'on apprend à saluer, présenter armes, défiler. Ce qui me frappe c'est d'abord leur jeunesse extrême (encore que je ne voie pas, grâce au ciel, d'enfants soldats). Leur maladresse (ce léger temps de retard, comme dans une opérette mal réglée, quand le sergent hurle "repos" ou "en joue").

 

C'est ce mélange, en eux, d'extrême gravité (tous ceux que j'interrogerai me diront qu'ils sont là parce qu'ils ont perdu un être cher) en même temps que de bonne humeur et d'entrain (cette façon de poser, plastronner, se pousser du coude, pour les photos). Mais c'est aussi, surtout, le côté disparate, débraillé et, au fond, terriblement démuni de cette troupe de va-nu-pieds dont on découvre, quand on s'approche, les lèvres gonflées de soif et le regard perdu. Je compte, pour la centaine de combattants présents, deux mortiers seulement. Trois lance-roquettes RPG. Des kalachnikovs, mais pas pour tous. Et, en guise d'uniformes, un mélange d'anoraks et de burnous, de jeans et de joggings et, parfois, dans le meilleur des cas, une veste de camouflage en lambeaux où je crois reconnaître le treillis de l'armée tchadienne. "Nous n'avons rien, me dit, comme s'il lisait dans mes pensées, le gros général Tarada. Personne ne nous aide et nous n'avons donc rien. Le Tchad ? Non. Le président du Tchad, Déby, a bien trop peur des rétorsions que les Soudanais exerceraient via des groupes rebelles infiltrés et il fait donc très attention. La vérité est que les armes que vous voyez ont toutes été prises à l'ennemi. Toutes. Et quant à nos véhicules..." Il me montre, d'un geste large et étrangement seigneurial, deux Toyota qui viennent d'arriver pour que les commandants puissent recharger leurs téléphones sur les allume-cigares - plus une troisième dont on siphonne le réservoir pour remplir celui de la voiture qui doit repartir vers le Tchad. "Quant à nos véhicules, vous avez compris, n'est-ce pas ? Ce sont tous, aussi, des prises de guerre."

  

 

Puis, plus bas, sur le ton de la confidence, et comme s'il s'apprêtait à me livrer un redoutable secret militaire : "Nous avons si peu de carburant que nous en sommes réduits, quand nous allons à la bataille, à faire pousser les automitrailleuses par les hommes jusqu'au point de contact avec l'ennemi." Et puis, plus bas encore et comme si, cette confidence-ci, il hésitait vraiment à me la faire : "Regardez encore ceci..." Il fait signe d'approcher à deux de ses combattants, singulièrement impressionnants avec leurs larges cartouchières passées autour de la taille et du cou ; sauf que je m'aperçois qu'un logement sur deux, au moins, a été vidé de sa cartouche et transformé en un petit rouleau où l'on a logé, soit un grigri, soit un verset du Coran...

  

 

Je repense aux Bosniaques. Je repense à cet embargo militaire qui, à l'époque du siège de Sarajevo, frappait de la même façon, en une apparente mais inique symétrie, les agresseurs suréquipés et les agressés presque désarmés. Alors, je sais que les situations ne sont pas comparables. Et je suis bien convaincu que ces paysans en armes, ces hommes exaltés par une inexpiable colère et qui vocifèrent, d'une seule voix, "longue vie à Tarada", ce capitaine qui, tout à l'heure, lorsque je lui ai demandé comment il traitait ses prisonniers, a bredouillé qu'il n'en faisait pas tant que cela, ne sont pas, eux non plus, des modèles de vertu. Mais une part de moi ne peut pas ne pas faire, tout de même, le rapprochement. Une part de moi ne peut se retenir d'une sourde révolte face au déséquilibre, si flagrant là aussi, entre cet armement dérisoire d'un côté et, de l'autre, le cratère de bombe de Khour-Syal, les fûts pleins d'essence et de clous largués à basse altitude par les Antonov, les villages réduits en cendres, les ossuaires.  

 

 

Et cette part de moi-même ne peut pas, du coup, éviter de poser la question : si nous sommes incapables d'arrêter le massacre, si nous n'avons ni le pouvoir ni surtout la volonté de sanctionner le régime terroriste du Soudan, si nous n'osons même pas faire pression sur la Chine, son alliée au Conseil de sécurité, pour qu'elle accepte le principe d'un envoi de casques bleus, ne devrions-nous pas, au moins, aider ceux qui défendent ces gens et le font les armes à la main ?  

 

 

Car enfin on a beau dire. Ces villages de Deissa et de Beirmazza qui vivent sous la protection, donc, de la SLA... Ce marché de Bredik où nous faisons des provisions pour le retour et qui, avec ses nattes de couleurs où sont étalés des oignons, des tomates, des biscuits, a un air presque pimpant... Ce minuscule bazar, à Muzbad, où j'ai trouvé des savonnettes made in Libya... Ce marché aux chameaux, à Anka, où l'on m'assure que des nomades arabes s'arrêtent pour acquitter, comme au bon vieux temps, un droit d'hébergement et de passage... Ou bien - détail qui en dit long ! - cette façon qu'a Rocco, à Bredik, de payer ce qu'il achète au lieu, comme tant de guérillas, de vivre sur la bête...

La zone libre d'Amarai reste, naturellement, une zone en guerre. Et je n'y ai rencontré personne qui n'ait, dans le regard, cette sorte de peur prodigieuse que crée, dans toutes les guerres, l'imminente proximité de la mort. Mais force est de constater que la présence de la SLA y a un effet d'apaisement. Et pour quelqu'un qui arrive du Tchad, pour quelqu'un qui a en tête l'image terrible des camps de réfugiés et de déplacés de Goz Beida ou de Djabal, pour moi qui ai vu tous ces humanitaires déployer tant d'admirable énergie pour nourrir et soigner des populations dont les janjawids reviendront, à la première occasion, razzier les maigres trésors, le moins que l'on puisse dire est que la question, oui, se pose : ne vaudrait-il pas mieux, à tout prendre, fixer les populations là où elles sont - quitte, donc, à armer ceux qui résistent avec elles ?

J'aurai, sur le chemin du retour, une dernière conversation, politique celle-là, avec le commandant Nimeiry - et elle confirmera ce sentiment. Il est 5 heures du matin. Nous avons, à nouveau, roulé l'essentiel de la nuit. Et voilà qu'à 50 km de la frontière, parce qu'il a aperçu, face à nous, des lueurs suspectes, Otman a pilé, pivoté à 360 degrés, redémarré à toute vitesse dans l'autre sens et fait halte un peu plus loin, dans le lit desséché d'un oued. "Quelle est, à la fin des fins, votre solution pour le Darfour ?" lui demandé-je après que les hommes, comme d'habitude, ont déplié leurs nattes et se sont endormis. "En tout cas pas la sécession, me répond-il. Nous ne sommes pas pour l'indépendance mais pour une formule d'égalité à l'intérieur d'un Soudan fédéral." Puis, à la question du type de régime qu'il souhaite : "Notre programme, là aussi, est clair - démocratique, laïque, basé sur le principe de citoyenneté et opposé, par conséquent, à ce fondamentalisme soudanais qui est contraire à l'esprit de l'Afrique."

 

Un programme n'est qu'un programme, sans doute. Mais je me dis, en l'écoutant, que j'ai vu, en fin de compte, peu de mosquées dans ce Darfour dévasté. Je songe que je n'ai pas croisé de femmes voilées. Je repense à l'école bombardée de Deissa, où l'on m'a montré les classes de filles à côté des classes de garçons. Et l'idée me vient que c'est peut-être là, après tout, un autre trait de cette guerre - et une autre raison, surtout, de se mobiliser : islam radical contre islam modéré ; le régime qui, à la fin des années 1990, donnait asile à Ben Laden contre des populations musulmanes rebelles à l'islamisme ; au coeur de l'Afrique, dans les ténèbres de ce qui peut devenir, si nous ne faisons rien, le premier génocide du XXIe siècle, un autre théâtre pour le seul choc des civilisations qui tienne et qui est celui, nous le savons, des deux islams.

Bernard-Henri Lévy

Par Jules BOYADJIAN - Publié dans : Crimes contre l'Humanité
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Jeudi 1 mars 2007

source: AgoraVox

A la suite du vote par l’Assemblée nationale du projet de loi socialiste pénalisant le négationnisme du génocide arménien, de nombreuses voix se sont élevées pour condamner ce que beaucoup ont pu considérer comme une atteinte intolérable à la liberté d’expression. Depuis le négationnisme de la Shoah a rappelé que la vérité pouvait toujours être contestée invitant pourquoi pas l’horreur à se reproduire, entraînant une reconsidération des lois condamnant les négationnismes, comme celle votée le 12 octobre 2006 par les députés français.

L’anéantissement systématique et planifié d’un peuple, le crime de génocide s’inscrit fondamentalement dans une démarche absolue. Le négationnisme n’est donc pas un excès de zèle, une sorte d’orgueil génocidaire visant à se dédouaner de toute responsabilité et à maintenir fièrement l’innocence de ses prédécesseurs. Au contraire, le génocide est accompli lorsqu’à la destruction physique, le bourreau efface le souvenir de l’existence du peuple exterminé. De génocide il ne put y avoir puisque le peuple n’a jamais existé. Cette amnésie artificielle introduite volontairement dans la mémoire collective s’instaure dès le commencement de l’acte criminel dans le cadre du dessein génocidaire. Un crime contre l’humanité est caractérisé de génocide lorsqu’il ambitionne l’éradication absolue. Le bourreau n’est donc pas coupable en vertu du bilan comptable mais selon ses motivations. Heureusement, car sinon cela instaurerait d’atroces méthodes de hiérarchisation comparatives de l’horreur, aboutissant à estimer que s’il demeure ne serait-ce qu’un survivant, alors il n’y a pas eu génocide. En d’autres termes, le crime de génocide est celui de l’intentionnalité, il répond donc à une philosophie kantienne. Le négationnisme en tant que phase d’aboutissement du génocide cible la mémoire de l’humanité, il repousse donc à l’infini les frontières du temps et de l’espace, consacrant la suprématie du crime. Le déni de génocide, la liquidation par la mémoire s’inscrivent dans un cadre psychologique et intentionnel, sans aucune évolution par rapport à celui du commanditaire. L’effort important d’intropathie que nécessite la démarche négationniste renvoie à une volonté personnelle de s’imposer à soi-même mais également à la collectivité cette amnésie artificielle. En d’autres termes, le négationnisme - de génocides avérés - ne peut être banalisé à une opinion naïve ou bénigne ; il s’agit d’une véritable éthique de conviction, tel que la définit Max Weber, où la dimension politique, sociale et psychologique est pensée et résulte d’un choix prémédité, coupable. La démarche délictuelle ne peut donc souffrir aucune contestation. 

 

Juridiquement, la loi du 29 janvier 2001 reconnaissant le génocide arménien de 1915 est une loi déclarative. Elle n’entraîne aucune condamnation pénale pour quiconque viendrait à s’y opposer. L’absence d’outils juridiques dans l’arsenal législatif français empêche le juge de sanctionner la méconnaissance des termes de ladite loi du 29 janvier 2001, en vertu du principe de la légalité de la peine. Cela signifie que le juge constatant l’acte négationniste et la contradiction avec une loi de la République n’a pas les moyens d’agir. Il s’agit en définitive de la résolution d’une anomalie manifeste du système légal français. En aucun cas, le négationnisme est traité d’une façon particulière, puisqu’il n’y a absolument pas criminalisation mais plutôt pénalisation, avec toutes les conséquences qui en résultent en termes de peine. Le délit intervient pleinement comme une conséquence légitime et légale de la reconnaissance du génocide arménien. D’un point de vue juridique, et strictement juridique, cette loi confère une envergure normative à celle du 29 janvier 2001, rendue nécessaire par son entrave régulière provoquée par la propagande négationniste d’État menée par le gouvernement turc et relayé en France, en Europe et dans le reste du monde par les ambassades et les groupuscules ultranationalistes et paramilitaires tels que les Loups gris.

 

Car le négationnisme du génocide arménien s’est intensifié portant non seulement atteinte à la mémoire humaine mais également à la sécurité nationale. Bouillonnant, le négationnisme glisse inéluctablement vers la violence physique, surtout dans les États comme la France où l’imposture des négateurs ne fait aucun doute. Cette violence, on a pu le retrouver en France au travers du déni du génocide arménien, ainsi que dans certains villages de Pologne, (qui va bien au-delà de quelques conférences). Elle s’est souvent accompagnée de débordements physiques et moraux d’une violence inouïe. A Lyon le 18 mars 2006, où les Loups gris d’Europe s’étaient donnés rendez-vous pour protester contre l’édification d’une stèle commémorative des victimes du génocide arménien (qui sera finalement tagué en turc et en français d’injures nationalistes et négationnistes), comme à Paris le 21 octobre de la même année, où le rassemblement s’était fait cette fois-ci sans demande préfectorale, les excès ont été significatifs et ont à chaque fois créé un trouble à l’ordre public. Pour des raisons morales et sécuritaires, de tels évènements ne peuvent pas être tolérés dans une République telle que la France, censée préserver les droits fondamentaux et les principes du vivre ensemble.

L’argument fort qui s’oppose à la pénalisation du négationnisme est celui de la liberté d’expression. Le droit à la parole. De s’exprimer, de contester, d’instaurer le doute dans la conscience humaine. Pour autant les lois contre le négationnisme sont-elles des lois liberticides ? La liberté d’expression permet-elle de dépasser des conventions collectives, de faire preuve d’un acharnement oral sur un individu ou un groupe ? L’antisémitisme et la xénophobie sont prohibés en France, de même que l’homophobie, est-ce pour autant une atteinte à la liberté d’expression ? En réalité, ne brandir aucune liberté ne peut permettre de s’adonner à tout et n’importe quoi, au risque de porter atteinte à autrui. La liberté d’expression, et la liberté de la presse rentrent dans le champ d’application de la loi et sont donc soumises, selon les principes normatifs élémentaires, à des conventions supérieures qui sont évidemment les traités internationaux et la Constitution. Cette dernière est la norme suprême de l’État. Elle ne peut être outrepassée. Selon la Constitution, la dignité humaine ainsi que le respect du principe d’égalité doivent être respectés. Or, n’affectons-nous pas la dignité de l’humanité entière lorsque nous lui imposons le mensonge sur son existence, que ce soit en tout ou en partie ? Et que dire des rescapés des génocides, puisque heureusement il en existe toujours, lorsqu’on leur raconte que la terreur qui les habite depuis des mois, des années, des décennies, des générations, n’est que foutaise et « version de l’Histoire ». Le négationnisme possède cette puissance, s’acharne sur des victimes déjà profondément rongées par leur histoire personnelle, ôtant le droit d’expression de la souffrance tout en réduisant l’enseignement sur le passé funeste et tragique du peuple concerné à un domaine ésotérique. C’est toujours le cas en Pologne, dans le village de Jedwabne, pour l’Holocauste. Le mensonge haineux du déni de génocide est si puissant qu’il est même susceptible de mettre en danger de mort celui qui tente de le dénoncer comme ce fut le cas en Turquie pour le directeur de l’hebdomadaire bilingue arméno-turc Agos. Aucune haine envers le peuple turc, qu’il chérissait profondément, ne s’échappait de la plume de Hrant Dink, et c’est pourtant d’une rage sans borne, glorifiée par les forces de l’ordre, qu’il fut lâchement exécuté, stoppant par là-même l’espoir de libération de toute une communauté enchaînée par le mensonge d’État, mais aussi l’envol d’une société qui se serait formidablement élevée en acceptant la vérité, l’assumant et le réparant en guise de repentir. 

Enfin les historiens. Pour beaucoup la loi Gayssot et sa version arménienne du 12 octobre 2006 sont des atteintes à la recherche scientifique et imposent une histoire nationale à la France, comme c’était le cas dans les États totalitaires. Tout d’abord l’argumentation tout à fait recevable pour la loi sur la colonisation n’est pas recevable pour les génocides. La loi de 17 février 2005 consistait à émettre un jugement évaluatif, entraînant une distinction arbitraire entre le bien et le mal, ce qui constitue une démarche effectivement autoritaire et contraire aux principes de la République. Un tel amalgame entre lois contre le négationnisme et loi d’évaluation subjective du passé ne peut être réalisé. Cependant, certains continuent de brandir le spectre de l’État autoritaire pour dynamiter ces lois. Alors posons le débat. Les lois condamnant le négationnisme de génocides avérés, car c’est de cela dont il est question (ce n’est pas de la négation d’un larcin dont il s’agit !), s’attaquent-elles à l’action des historiens ? C’est vrai, faut il l’avouer, elles privent des négationnistes tels que Bernard Lewis de répandre l’horreur dans les colonnes du plus grand quotidien français ou encore obligent des imposteurs tels que Robert Faurisson et Georges Thiel à s’exiler pour répandre leur venin. Mais s’attaquent-elles aux historiens de bonne foi ? La réalité, c’est que le génocide arménien comme l’Holocauste sont reconnus par l’extrême majorité des historiens indépendants. Les travaux se multiplient sur les questions mais la qualité de génocide des faits n’est jamais remise en cause. Parfois, le nombre de morts vacille, de nouveaux procédés d’extermination sont révélés, des nouvelles preuves sont apportées, mais en aucun cas les fondements génocidaires de l’œuvre ne sont remis en cause. D’ailleurs, depuis que la loi Gayssot fut adoptée par la République française le 13 juillet 1990, les recherches sur la Shoah se sont-elles arrêtées, exprimant un sentiment de menace de la part de la communauté des historiens ? En aucun cas. Leurs auteurs ont-ils été arrêtés pour négationnisme ? Non plus. En définitive ce sont les faussaires de l’Histoire qui sont démasqués par l’intermédiaire de cette loi donnant une plus grande légitimité à ceux qui continuent de produire, de s’interroger et de faire la lumière sur les dernières zones d’ombre de ces crimes absolus. Ils répondent tous à certaines caractéristiques communes, tant dans l’extermination physique que dans la démarche négationniste qui l’accompagne, au point que Bernard Henri-Lévy déclarait le 17 janvier 2007 à la Mutualité : « Ce génocide arménien, ce premier génocide, le fut - "premier" - à tous les sens du terme : un génocide exemplaire et presque séminal ; un génocide banc d’essai ; un laboratoire du génocide considéré comme tel par les nazis. »  

 

Alors bien sûr, la situation pose d’elle-même quelques interrogations fondamentales. C’est vrai, la négation de la Shoah en ce qu’elle puise d’antisémitisme toujours ambiant dans nos sociétés, et celle du génocide arménieng à l’heure où la Turquie entreprend une offensive négationniste sans précédent en Europe, représentaient un véritable danger pour la mémoire nationale. Il a donc fallu agir dans l’urgence, pourrait-on dire (même si cela intervient seulement 92 ans après les faits pour le génocide arménien) et pénaliser ces négationnismes. On pourrait toutefois espérer qu’une loi condamnant la négation des quelques autres génocides de l’Histoire puisse être condamnée au même titre que celles concernant la Shoah et le génocide arménien, non seulement par la France, mais surtout à une échelle européenne. L’Europe politique, terre de paix et de fraternité entre les peuples, fondée sur la réconciliation franco-allemande et sur la révélation de l’horreur de l’Holocauste, ne peut accepter en son sein la présence d’États développant une politique négationniste hyperactive telle que la Turquie. Pareillement, elle ne peut tolérer la propagation de la démarche génocidaire dans ses frontières par l’intermédiaire du négationnisme. En ce qui concerne la Shoah et bientôt le génocide Arménien, la France est devenue une terre de paix.

Par Jules BOYADJIAN - Publié dans : Négationnisme
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J’ai compris qu’il ne suffisait pas de dénoncer l’injustice.  Il fallait donner sa vie pour la combattre.                        Albert Camus

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